Interview complète de Francis Gavelle

  • Pourriez-vous nous faire un bref résumé du film Cour de récré ?

Dans une école primaire, à la récréation, petits garçons et petites filles courent, crient, se poursuivent, sautent sur place au gré de leurs jeux. Mais, à ces jeux insouciants de l’enfance, vient se mêler une découverte saisissante : celle des premiers émois.

  • D’où vous vient l’idée de faire ce film ?

Quand j’étais à l’école maternelle, j’étais amoureux d’une petite fille et très jaloux, dès qu’elle dansait avec les autres petits garçons. De tout cela, bien sûr, je n’ai pas le moindre souvenir. Tout ce que j’en sais, c’est ce que mes parents m’en ont raconté. Quelques décennies plus tard, peut-être ce souvenir m’est-il revenu en mémoire, lorsque je commençai à écrire une nouvelle intitulé Cour de récréation. Une chose est sûre, en tout cas : ce texte naquit sous l’effet d’un emballement amoureux. (…)

  • Quel message souhaitez-vous faire passer à travers ce film ?

Il n’y a pas de message à faire passer. Un cinéaste n’est ni un publicitaire, ni un politique ! Plutôt une réflexion à amener – que le spectateur n’est pas le moins du monde obligé de suivre, pour autant – qui pourrait faire dire ceci du film : Cour de récré est un film qui parle de « la violence faite aux femmes par les hommes, et aux hommes par la société ». Cette violence, s’appuyant sur deux injonctions inlassablement répétées, soit de manière frontale, soit de façon subliminale, depuis l’enfance – pour les femmes, « plais », et, pour les hommes, « sois performant » -, peut finir par provoquer un sentiment de frustration, chez celui qui, fragilisé, n’arrive pas à correspondre à la norme assenée. Un sentiment de frustration que l’on retourne, au mieux, contre soi ; au pire, contre celui ou celle que l’on estime à l’origine de cet état émotionnel perturbant.

  • Quel public cherchez-vous à toucher ? On penserait à un public enfantin au début mais plus le film avance plus la dimension candide s’efface. Pensez-vous qu’un enfant puisse être sensible et comprendre le message de ce film ?

Elle est toujours étonnante, cette question du « public visé »… En fait, sous prétexte que le cinéma d’animation se voit apposé – surtout en long métrage – l’étiquette « jeune public » ou « public familial », il faut s’exprimer sur ce point. En même temps, je sais que certains sélectionneurs en festivals se posent cette question : « A qui cela s’adresse-t-il ? » Ils sont, du coup, un peu déboussolés et ne savent pas comment appréhender et programmer – quand ils l’estiment digne d’intérêt – le film. Une chose est sûre, nous n’avons eu, à ce jour, aucune sélection ou programmation dans des festivals ou séances spéciales, destinés exclusivement au « jeune public ».

En tout cas, disons, pour revenir au coeur de votre question, que Cour de récré joue avec les codes de la narration « jeunesse » (récit en forme de comptine ; style graphique plutôt « doux », porté par notre volonté de départ de ne pas rajouter du « sombre au sombre »), pour s’en détourner, venir les « gripper », au fur et à mesure que les enjeux de relation entre les personnages s’affirment. Peut-être est-ce aussi une manière de préciser que le monde de l’enfance est également un monde de cruauté – ce que les enfants savent très bien, d’ailleurs, et qui fait que, pour eux, la violence du film se marque d’évidence ; là où les adultes espèrent encore n’avoir pas bien « saisi l’image », qu’ils viennent de voir.

Tout cela, en fait, m’amène à repenser à ces propos de Claire Simon, évoquant en marge de son documentaire, Récréations, le premier jour d’école de sa fille. Elle disait : « Quand j’ai vu la cour de récréation, je me suis dit : Si elle s’en sort là, elle s’en sortira partout. »

  • La lecture de ce film semble bien plus complexe qu’elle en à l’air. Réside-t-il une signification dans les taches d’encre colorées qui apparaissent à l’écran ?

On peut dire que les taches d’encre colorées sont une façon, non directement explicative et littéraire, de dire les émotions qui submergent les personnages. C’était une idée juste en germe dans le scénario, que Claire (Inguimberty) a proposé de développer, d’approfondir, de rendre récurrente en cours de narration – le scénario ne les mentionnait qu’en début et fin de film – à partir du moment où elle a pris en charge, entre autres, la création graphique du film.

Mais, à côté des taches d’encre colorées, on pourrait aussi évoquer l’importance du « blanc » dans le film. Avec sa structure en flash-back, ce « blanc » nous renvoie, peut-être, aux limbes de la mémoire, au décalage entre la réalité des faits et le filtre du souvenir. Un homme – la voix off masculine de début et fin de film – raconte un événement traumatique de son enfance ; mais qu’en a-t-il vraiment gardé en mémoire, qu’en a-t-il effacé ? Et ce « blanc », d’où il nous parle, pourrait-il symboliser un lieu (je n’en dis rien, exprès), où il se trouve désormais ? Car, après un tel geste, quelle a été sa vie ? Et puis, on peut songer au fait que le blanc, suivant les époques et les cultures, est aussi la couleur du deuil.

  • Quel est votre ressenti concernant la sélection de votre film au festival de Grenoble ? Avez-vous des attentes, des espoirs ?

En fait, ce sera ma première venue au Festival de Grenoble. Je connaissais le Festival de réputation ; mais n’avais jamais eu l’occasion de m’y rendre. Cette sélection de Cour de récré en sera donc une et je m’en réjouis ! D’autant plus, petite anecdote, que deux membres de l’équipe du film sont originaires de Grenoble : Sabrina Duval, la compositrice, et Yan Volsy, le monteur son. Sabrina sera, de fait, avec moi, pour accompagner le film.

Sinon, j’avoue qu’il y a un moment, que j’attends avec impatience, c’est la projection en plein air. En effet, après tout ce que nous venons d’évoquer concernant le public soi-disant visé par le film ; j’ai hâte de découvrir comment « se comporte » le film, en-dehors de l’écrin de concentration, que représente la salle obscure, et comment un public de « passage », à la concentration mouvante, se retrouve – ou pas – happé par un film, qui dérive de la comptine au drame. D’ailleurs, en cette période de congés, peut-être, même tard, y aura-t-il des enfants, jeunes ou plus âgés, sur la place ; alors comment aborderont-ils le film ? Et comment, aussi, leurs parents y réagiront-ils, à l’instant même, et après ? A voir…